Littérature et enfantement

15 Déc
L'enfant de la révolte muette de Camille Nkao Atenga

L’enfant de la révolte muette de Camille Nkao Atenga

Il y a quelques temps, bien avant le « on fait un bébinous », j’ai lu L’enfant de la révolte muette.

J’avais trouvé ce bouquin triste et beau à la fois, émouvant et complexe en même temps. L’histoire, même si elle n’est pas liée à l’infertilité, porte le poids du tabou et de la pression de la société sur l’enfantement. Au-delà du désir d’enfant, ou plutôt du désir d’enfant jugé parfait par la tradition et l’environnement social, c’est un très beau livre témoignant du rapport à la fécondité, à la grossesse, aux traditions et à la confrontation parfois douloureuse à la modernité. Et puis, finalement, ce sujet du choix du sexe de l’enfant n’est pas si anachronique, certains pays, parmi les plus « développés », l’ont même aussi « légalisé ».

Bref, tout ça pour vous dire, que c’est une belle histoire d’un passé révolu ou en phase de l’être ou en phase de réapparaitre…

Dans une autre époque (pas si vieille, mais déjà obsolète), dans un pays qui m’est cher, Jean-Marie et Angie vivent un drame : Angie, belle et féconde, ne parvient pas, après trois accouchements, à donner un héritier mâle à son mari. Même drame qui aurait pu se passer ici, il n’y a pas si longtemps non plus. Même tradition quasi universelle qui font de l’homme l’héritier, le perpétuateur du nom et de la famille (bon, ok j’enrobe, j’englobe, mais c’est pour montrer la grande similitude de l’humanité). Même tradition de la transmission du nom qui prend d’ailleurs aussi son sens dans la reconnaissance de la filiation. Bref.

C’est la famille du mari, qui au nom de la tradition Béti (l’un des « peuples » présents au Cameroun, l’une des 200 langues du pays aux deux langues officielles que sont le français et l’anglais), déplore ce « malheur ». Alors, on essaie, comme on peut et conformément aux pratiques tolérées par la tradition, de réparer cette « catastrophe ».

Sauf que, sauf que le couple est jeune, amoureux, instruit (même si cela n’empêche pas la primature de la « mauvaise » tradition pour certains) et s’en fiche royalement d’avoir un garçon. Sauf qu’il doit se confronter aux « anciens », aux parents porteurs de la tradition, à leurs familles respectives. Un anachronisme des mentalités se crée alors, et tout le monde se dépatouille comme il peut dans cette marmite de l’enfantement « en vase non clos ».

La mère du mari a trouvé une solution expéditive : il faut une autre femme à son fils, pour enfanter de l’héritier tant désiré, même si l’on n’épouse pas cette porteuse d’héritier. La mère de l’épouse a une solution qui n’est pas banale : elle suggère à sa fille pour sauver son mariage en difficulté, « d’aller chercher un garçon » dans les bras d’un étalon du coin qui s’y prendrait en la matière…  Ce message du « et vous ne voulez pas un garçon ? » ou « et vous ne voulez pas une petite fille ? », nous l’avons maintes fois entendu autour de nous, certes pas pour nous mais pour ceux qui ont déjà un enfant. Bref, ce discours du « choix » du sexe, même si le poids qu’il porte s’est atténué depuis et n’a plus toujours le même sens, est toujours présent. Bref, c’est banal de vouloir des enfants, qui plus est des filles et des garçons (oui, suis positive, le postulat de base étant « ça va marcher »).

Pour mieux vous appâter dans cette littérature africaine, trop souvent méconnue et pourtant si riche, voici, rien que pour vous, un petit extrait de cette confrontation des générations et de ce problème de riche (car putain, oui, t’as raison lecteur/trice, qu’est ce qu’on s’en fout, on veut juste un ti’bout) du « choix » du sexe de l’enfant.

« Je ne m’étais pas trompée. Ma mère avait quelque chose d’important à me dire. Toujours respectueuse des coutumes locales, elle voulait mettre à profit ces dernières heures de la nuit généralement jugées propices aux leçons, ou tout simplement, aux conversations qu’on souhaitait ancrer définitivement dans la cervelle de l’enfant ou de celui qu’on tenait encore comme tel.
Non pas du point de vue de l’âge en lui-même, mais sous l’angle de la sagesse populaire : elle proclame, ici et ailleurs en Afrique, que l’aîné est toujours le plus avisé.
De mauvaise grâce, c’est vrai, j’imposai silence à mon doux compagnon Iglésias (son toutou) et pris de manière ostentatoire la position d’écoute, Ed accrochée à mon sein que je pressais lentement pour lui faciliter la succion.
– Mema (l’épouse faiseuse de filles), t’es-tu jamais posé la question de savoir pourquoi les hommes et même les femmes, aujourd’hui comme hier et demain, tiennent absolument à avoir un fils ?
– Maman, c’est à toi la parole. Je préfère t’écouter jusqu’à la fin de ce que tu crois devoir me dire. Après, on verra si je dois te répondre.
– Cette réponse t’honore, Mema. Avant de donner moi-même une réponse à la question que je viens de te poser, avec l’espoir que tu en découvriras d’autres, je voudrais te révéler comment autrefois, du temps de mes aïeux, du temps de la sagesse, je voudrais te révéler comment les garçons se faisaient, comment les familles se perpétuaient, ou plutôt comment elles se sont perpétuées jusqu’à ce jour.
Vous n’êtes pas surpris, vous ? En tout cas, moi, je le fus immédiatement pour trois raisons : deux, limpides d’évidence pour ma mère et pour moi (pour vous aussi, c’est probable), la troisième relevant d’un domaine où  l’initiation scientifique ou, pour le moins, culturelle, est indispensable, donc hors de portée de maman.
Le premier motif évident de la surprise était – ne l’avez-vous pas aperçu ? – que ma mère, qui prétendait détenir le secret de faire des garçons (à volonté !), n’avait eu elle-même qu’un seul garçon. Et sur le tard en plus, malgré tout le mépris qu’elle avait essuyé.
La deuxième raison de ma surprise en découlait, elle tirait ses racines de l’injustifiable absence d’aide de ma mère à sa fille – moi – dans une situation qui virait de plus en plus au noir repoussant de la situation qu’elle-même avait connue.
Ma surprise provenait de ce que ma mère ne pouvait pas, mais alors pas du tout, me dire et encore moins m’expliquer quoi que ce fût sur l’hérédité et les chromosomes. Pour la simple raison, bien compréhensible, qu’elle en ignorait tout…
Et pourtant, maman parla. Elle parla longuement. Elle m’apprit quantité de choses qui, sans cette séance d’instruction nocturne non programmée, j’eusse probablement ignorées jusqu’à la fin de mes jours ou que j’eusse découvertes un jour, incidemment, sans trop y croire.
[…]
– Excuse-moi, maman, de te couper la parole. Tu viens d’évoquer la question de l’importance que notre génération attache à l’enfant mâle. Je voudrais te rapporter une scène déplorable (une femme accouchant de sa 5ème fille, une réaction du père, « pourtant » magistrat, déplorable) que j’ai vécue personnellement à la maternité. Et Jean-Marie l’a déplorée comme moi. »

Ce couple qui s’aime, et qui se fiche éperdument d’avoir un garçon, se voit ensuite devoir dévier les générations et la tradition, mais leur laissera-t-on le choix ?  L’ont-ils vraiment d’ailleurs ?

Le roman s’achève sur la naissance de « Sil, l’héritier attendu ni du père ni de la mère. Ce petit Moïse sauva fort opportunément l’amour combien pur de ses parents des eaux tourmentées de la tradition où il allait inévitablement sombrer. La tradition, voilà l’ennemi ? Non, la tradition, voilà aussi, incontestablement, l’arme… L’arme qui nous a donné la joie de de Sil, l’enfant de la révolte muette. »

Allons bon, je sais bien qu’on ne « joue » pas dans le même registre. Notre peine est bien différente, et j’ose dire tellement plus profonde. On peut se dire aussi, et si l’héroïne de ce livre n’avait tout simplement pas pu enfanter ? Que ce serait-il passé ? J’ai quelques idées, tirées de mon vécu, là-dessus. Je vous en toucherai peut-être, plus tard, un mot.

Mais bon, bien que la problématique posée soit tellement éloignée de nos préoccupations et craintes de ne pas avoir d’enfant, ou plutôt de ne pas porter la vie, quel lien avec l’infertilité ? Certainement celui des essais de conseils des autres, celui des incompréhensions de l’entourage, celui des maladresses liées à l’infertilité, celui des tentatives de « dédiabolisations » du vide sidéral, celui des « phrases qui tuent »… celui du rappel quasi quotidien de cette « différence », que l’on espère tant momentanée et pour laquelle nous luttons si fortement à la dépasser.

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  1. Et si on parlait de l’infertilité en Afrique, et plus précisément au Cameroun ? | Ti'punch contre Ti'bout ! - 23 octobre 2014

    […] lecture africaine francophone traitant de ce sujet, j’avais parlé de ce bouquin ci et de celui […]

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